Professeur émérite à la Faculté de Santé de Sorbonne Université, le Pr Jacqueline Capeau possède un parcours atypique, marqué par un double cursus en médecine et en sciences. Délaissant précocement l’internat pour se consacrer à la recherche biomédicale, elle a rapidement gravi les échelons académiques, devenant MCU-PH puis PU-PH en biochimie/biologie cellulaire. Son expertise scientifique l’a conduite à diriger plusieurs structures d’envergure, notamment une unité Inserm puis le Centre de recherche Saint-Antoine (CRSA), tout en assurant des responsabilités hospitalières majeures en tant que chef de service de biochimie et hormonologie, d’abord à l’hôpital Rothschild puis à Tenon.
Ses premiers travaux de recherche fondamentale se sont orientés sur les liens entre métabolisme et cancer avec une publication majeure dans Cancer Research, portant sur le lien entre cancer et récepteurs de l’insuline dans un modèle pré-clinique, révélant sa capacité à croiser les disciplines. Ses recherches se sont ensuite orientées vers la clinique et les syndromes génétiques rares d’insulino-résistance — permettant d’identifier de nouveaux gènes impliqués.
Sa trajectoire a pris un tournant décisif dans les années 90 à l’hôpital Rothschild. En lien étroit avec le service de maladies infectieuses du Pr Willy Rozenbaum, elle a été aux premières loges de l’émergence des trithérapies. Alors que ces nouveaux traitements ont permis de sauver des vies, ils ont engendré des complications métaboliques inédites (lipodystrophies). Le Pr Capeau a alors mis son expertise en biochimie et en maladies métaboliques au service des patients vivant avec le VIH, devenant une pionnière mondiale dans la compréhension des atteintes du tissu adipeux. Reconnue parmi les scientifiques, leaders internationaux sur la thématique du vieillissement accéléré et les complications cardio-métaboliques, elle continue aujourd’hui de partager son savoir à travers le monde, tout en portant sa vision pluridisciplinaire de la recherche au sein de l’IUC AP-HP SU, où elle met à contribution son expertise au niveau des projets de la chaire « Échecs aux Cancers ».
Le vieillissement, la chronicité et l’accès aux soins
- Quels sont, selon votre expertise, les trois défis majeurs auxquels sont confrontés aujourd’hui les patients vivant avec le VIH ?
Le premier défi est incontestablement le vieillissement accentué. Actuellement, les patients sont bien contrôlés sur le plan viral, ils vieillissent, mais nous observons une augmentation de l’incidence de pathologies liées au vieillissement, dont le cancer. Si les cancers « classants Sida » sont en diminution, nous sommes confrontés à une hausse des cancers « non-classants » le plus souvent viro-induits (HPV, HBV et HCV).
Le deuxième défi est celui de la limite thérapeutique. Nous développons des molécules de plus en plus efficaces et moins toxiques, mais l’idée d’une « cure » complète, permettant de guérir l’infection, nous échappe encore. En raison de la variabilité génétique du virus, tous les essais visant à « ressusciter » le réservoir viral pour le détruire ont échoué. Nous restons donc contraints à une stratégie de traitement à vie, avec toutes les conséquences métaboliques et inflammatoires que cela implique pour l’organisme.
Le troisième point concerne l’équité et la pérennité de la prise en charge. Dans le Nord global, le vieillissement des patients pose des défis gériatriques nouveaux : la médiane d’âge se déplace vers 60 ans, avec des risques accrus de cancers viro-induits et du poumon mais également la survenue des cancers observés en population générale comme ceux du sein, du côlon ou du pancréas. Mais parallèlement, nous observons une dégradation de la qualité de la prise en charge dans certains pays, avec un risque de recrudescence des contaminations, notamment materno-fœtales. La responsabilité mondiale est lourde, et l’objectif des 90-90-90 (90% des sujets infectés dépistés, 90% d’entre eux traités, 90% des traités contrôlés) s’éloigne dangereusement. La recherche et l’accès aux soins ne doivent pas être sacrifiés sur l’autel de nouvelles urgences sanitaires.
La révolution de la prévention et les défis de la recherche
- Quelles sont, selon vous, les avancées les plus déterminantes dans la prise en charge médicale des patients porteurs du VIH et plus particulièrement ceux qui ont en plus un cancer ces dernières années ?
Il y a eu une révolution silencieuse dans la simplification des traitements. Nous sommes passés de poignées de gélules quotidiennes à des protocoles beaucoup plus légers. L’innovation majeure actuelle réside dans les molécules dites « Long-Acting ».
Grâce à des injections espacées — tous les mois, tous les deux mois, et bientôt tous les six mois —, nous parvenons à un contrôle parfait de la charge virale. Cette avancée est fondamentale, non seulement pour l’observance thérapeutique, mais surtout parce qu’elle réduit drastiquement la stigmatisation du patient, qui n’est plus asservi à la prise quotidienne de comprimés.
La prise en charge des comorbidités, et des cancers au premier plan, est un enjeu majeur. La présence sur le site du GH-Sorbonne Université et au sein de l’IUC de structures de référence comme CANCER VIH et CANCEROGREF apporte une expertise incontestée, permettant d’améliorer la prise en charge des personnes vivant avec le VIH et/ou immunodéprimées vivant avec un cancer.
- Et du côté de la prévention, comment la donne a-t-elle changé ?
La prévention est devenue un pilier central. La PrEP (prophylaxie pré-exposition) a radicalement transformé la donne pour les populations à risque. Il faut rappeler deux points essentiels pour casser la chaîne de contamination :
– U=U (Indétectable = Intransmissible) : un patient sous traitement, dont la charge virale est devenue indétectable, ne transmet plus le virus.
– La protection par le traitement : les personnes à risque qui utilisent la PrEP, par voie orale ou maintenant par injection, se protègent efficacement contre la contamination.
L’enjeu n’est plus seulement scientifique, il est devenu organisationnel : il faut que ces molécules atteignent réellement les personnes qui en ont besoin.
- Où en est la recherche sur une guérison totale ?
C’est le point de vigilance. Il y a une créativité incroyable dans la communauté scientifique pour trouver de nouvelles cibles thérapeutiques à chaque étape du cycle viral.
Nous développons des molécules qui agissent sur des niveaux du cycle que nous ne savions pas impacter auparavant. Pourtant, la « cure » — qu’elle soit une éradication totale du virus ou une cure fonctionnelle où l’organisme se défendrait seul — nous échappe toujours. La variabilité génétique du VIH est telle que tous les essais cliniques visant à « ressusciter » le virus latent caché dans les réservoirs tissulaires pour l’éliminer se sont heurtés à des impasses. Nous sommes, pour l’heure, toujours dans une stratégie de traitement à vie.
Sur l’avenir de la discipline : Le tournant gériatrique, les freins économiques et les enjeux mondiaux
- L’infectiologue ne peut plus être le seul interlocuteur du patient VIH. Comment voyez-vous l’évolution de la prise en charge au regard de ce « vieillissement » de la population ?
C’est un enjeu colossal. Nous assistons à l’émergence d’un public gériatrique très spécifique. Il ne s’agit pas du public gériatrique classique que l’on trouve en EHPAD : ce sont des patients, souvent des hommes ayant eu des rapports avec des hommes (MSM), qui ont un parcours de vie et une histoire avec la maladie radicalement différentes.
Le problème est que les structures d’accueil actuelles ne sont pas adaptées. Il existe encore une stigmatisation persistante, parfois même au sein du personnel paramédical, par peur irrationnelle d’une contamination. À cela s’ajoute une problématique budgétaire majeure : certains établissements sont réticents à accueillir ces patients car le coût des traitements antirétroviraux est élevé et pèse lourdement sur leurs budgets.
- Vous avez également évoqué une tension sur le financement global de la recherche et de l’accès aux soins. Qu’en est-il précisément ?
C’est une situation préoccupante. D’une part, la recherche fondamentale est fragilisée : avec l’émergence de nouvelles crises sanitaires, les budgets de l’ANRS-MIE ou les dons de la population sont de plus en plus sollicités pour d’autres pathologies, au détriment du VIH. Moins d’argent signifie moins d’équipes mobilisées et, in fine, moins de découvertes.
D’autre part, nous sommes confrontés à une réalité économique brute imposée par les multinationales pharmaceutiques. Aux États-Unis, le coût des traitements est extravagant. Si des accords permettent heureusement de maintenir des tarifs très bas — quelques dollars par traitement — pour les pays du Sud global, cette accessibilité reste fragile. Avec le désengagement récent de certains financements internationaux majeurs, nous risquons une recrudescence des contaminations et un arrêt brutal de la prise en charge pour des milliers de personnes. La responsabilité mondiale est lourde : nous avons des outils thérapeutiques extrêmement performants, mais leur accès est devenu une variable d’ajustement économique, alors même que l’épidémie est loin d’être terminée.
Au niveau local, l’aide de l’IUC à l’organisation des réseaux comme ONCO-VIH et CANCEROGREF représente un atout certain dans la qualité de la prise en charge de ces sujets vivant avec un cancer.
- Le recours aux spécialistes pour les comorbidités reste également un défi, qu’en pensez-vous ?
Tout à fait. C’est une réalité frustrante. L’infectiologue suit son patient depuis des décennies ; il y a un dialogue de confiance et une maîtrise totale de la situation. Mais dès qu’il faut solliciter un cardiologue ou un oncologue pour une comorbidité, le recours devient complexe.
Beaucoup de spécialistes hésitent à prendre en charge ces patients, non pas par manque de compétence, mais par peur des interactions médicamenteuses entre les traitements antirétroviraux et leurs propres prescriptions. Il y a aussi une dimension psychologique : ces patients, souvent très informés et « activistes », ont l’habitude de dialoguer d’égal à égal avec leurs médecins. Cela peut dérouter un spécialiste qui n’a pas l’habitude que son patient lui demande des comptes ou exige une transparence totale. Résultat, les délais d’attente s’allongent et la prise en charge globale du patient s’en trouve fragilisée.
Fédérer pour transformer le soin
- Pr. Capeau, vous avez évoqué dès votre introduction votre rapprochement avec l’IUC. Comment votre expertise du monde du VIH s’intègre-t-elle aujourd’hui dans la stratégie de l’Institut ?
C’est une question de culture du soin. Dans le monde du VIH, j’ai découvert un modèle où les patients sont des acteurs clés : ils siègent dans les conseils scientifiques et les jurys, ils interpellent les firmes. Ce rapport au patient, qui est à la fois partenaire et « activiste », est une leçon de démocratie sanitaire. Mon ambition pour l’IUC est d’ancrer encore plus profondément cette culture.
- Vous êtes notamment impliquée dans la chaire « Échecs aux Cancers ». Comment articulez-vous cette mission ?
Mon rôle est d’apporter une expertise métabolique et infectieuse transverse qui complète les approches purement oncologiques. L’IUC est le lieu idéal pour cela : il décloisonne les spécialités. Lorsque nous travaillons sur « Échecs aux Cancers », nous croisons les problématiques cardiaques, métaboliques, et les risques viro-induits comme le HPV.
- Votre engagement ne s’arrête pas aux murs de l’Institut, vous multipliez les partenariats stratégiques.
En effet, je siège au comité scientifique de MSD Avenir, ce qui me permet de soutenir concrètement des projets portés par l’IUC, notamment ceux du Pr Jean-Philippe Spano ou du Pr Alex Duval ainsi que le projet de l’université des patients du Pr Catherine Tourette-Turgis, un pivot stratégique pour favoriser cette recherche translationnelle où l’expertise scientifique rencontre la réalité vécue du patient. Par ailleurs, je me suis impliquée au sein du premier SIRIC CURAMUS de l’IUC pour y apporter mon expertise généraliste. Pour moi, la qualité de vie, c’est la condition sine qua non de la réussite thérapeutique : un patient qui est acteur de sa prise en charge est un patient qui lutte plus efficacement contre sa maladie.